Paris, le 21 mars 2026 —Il y a des procès que l’argent retarde indéfiniment. Celui de Vincent Bolloré a réussi à tenir à distance la justice pendant près de huit ans. Mais ce mardi, les juges d’instruction ont posé la dernière pierre d’un édifice judiciaire que les avocats du milliardaire breton n’ont pas réussi à démolir malgré une cascade de recours, d’incidents de procédure et de manœuvres dilatoires. L’audience est fixée du 7 au 17 décembre 2026 devant le tribunal correctionnel de Paris. Vincent Bolloré, 73 ans, l’une des premières fortunes de France, figure incontournable des médias et de la logistique africaine, devra répondre de faits de corruption d’agent public étranger au Togo entre 2009 et 2011. Il encourt jusqu’à dix ans de prison et 375 000 euros d’amende. L’heure des comptes a sonné.
Des campagnes présidentielles monnayées contre des concessions portuaires
Le mécanisme mis en lumière par les juges d’instruction est d’une simplicité redoutable. L’agence de publicité Euro RSCG, devenue depuis Havas et filiale du groupe Bolloré, aurait fourni des prestations pour la campagne présidentielle du chef de l’État togolais Faure Gnassingbé à un prix délibérément sous-évalué. En échange, le président togolais aurait facilité, à partir de mai 2009, l’attribution au groupe Bolloré de précieux avantages : prolongement de la durée de concession pour l’exploitation du port de Lomé, avantages fiscaux et construction d’un troisième quai. Un donnant-donnant entre les coulisses du pouvoir africain et les salles de réunion d’un empire industriel français. Les mêmes pratiques sont reprochées en Guinée, dans le cadre de la campagne présidentielle d’Alpha Condé en 2010 : complicité d’abus de confiance, entre 2010 et 2011.
Une CRPC refusée, une présomption d’innocence invoquée : le labyrinthe procédural
L’histoire judiciaire de ce dossier est aussi tortueuse que les couloirs d’un port de marchandises. Mis en examen en 2018, Bolloré avait cru trouver une sortie propre en 2021 : lui, Gilles Alix, directeur général du groupe à l’époque, et Jean-Philippe Dorent, directeur international chez Havas, avaient reconnu les faits lors d’une comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité, acceptant 375 000 euros d’amende. Mais la juge Isabelle Prévost-Desprez avait refusé d’homologuer l’accord, renvoyant le dossier à l’instruction. Le groupe Bolloré, lui, avait bénéficié d’une convention judiciaire d’intérêt public, payant 12 millions d’euros d’amende contre l’abandon des poursuites. Depuis, les avocats du milliardaire dénoncent une « atteinte irrémédiable » à sa présomption d’innocence et ont saisi la Cour européenne des droits de l’homme. Leur appel de l’ordonnance de renvoi pour « motifs procéduraux » est attendu, mais n’a pas arrêté la machine.
« L’affaire sera enfin jugée » : le continent africain retient son souffle
Du côté des parties civiles et des associations anti-corruption, la satisfaction est perceptible, mais mesurée. « Les prévenus ont fait incident sur incident pour éviter un procès. Mais heureusement, la justice fonctionne très bien, même pour les hyper-fortunés. Nous attendons le moment de vérité en décembre », a déclaré Me Alexis Ihou, avocat de candidats togolais malheureux à la présidentielle de 2010. Anticor et Sherpa ont salué « une longue bataille juridique » enfin récompensée. Ce procès ne sera pas le dernier acte : une plainte déposée en mars 2025 par un collectif panafricain vise Bolloré père et fils pour recel au Cameroun, au Ghana et en Côte d’Ivoire, et blanchiment au Togo et en Guinée. L’empire des ports africains n’a pas fini de rendre des comptes à ceux dont il a exploité la terre.




