Pendant que le Sénégal, le Kenya ou le Bénin encaissent des millions grâce à la taxation des plateformes numériques étrangères, Google, Apple, Facebook, Amazone et Microsoft (GAFAM) le Gabon regarde passer le train. Une réalité mise en lumière lors du PROCOM Forum du 2 avril 2026 à Libreville, qui révèle un vide juridique et politique difficile à justifier. Par Roland Olouba Oyabi.
Des milliards générés, zéro franc collecté
Chaque jour, des millions de Gabonais scrollent sur Facebook, regardent des vidéos TikTok, effectuent des recherches sur Google. Derrière ces usages banalisés se cachent des flux publicitaires et commerciaux considérables, captés intégralement par des multinationales dont aucune n’a d’établissement fiscal sur le territoire gabonais.
Le ministre de la Communication et des Médias, Germain Bihadjow, l’a confirmé sans détour lors du PROCOM Forum : l’État gabonais ne perçoit ni impôt ni redevance sur cette activité. Seuls quelques créateurs de contenu tirent personnellement profit de ces plateformes. Le Trésor public, lui, reste les mains vides.
Pendant ce temps, le reste du continent agit
Ce qui frappe dans ce constat, c’est son caractère de plus en plus anachronique à l’échelle africaine. La dynamique continentale est pourtant claire et s’accélère d’année en année.
Le Kenya a instauré une TVA de 16 % sur les services numériques étrangers. Résultat : chaque abonnement Netflix souscrit par un Kényan intègre désormais une contribution directe à l’État. L’Afrique du Sud a suivi la même logique, avec des recettes annuelles chiffrées en milliards de rands.
En zone francophone, le Sénégal a rejoint en juillet 2024 la liste des pays africains ayant franchi ce cap, en appliquant une TVA de 18 % sur les services numériques étrangers. Le Bénin, précurseur dès 2018, prélève quant à lui 5 francs CFA par mégaoctet via les opérateurs télécoms. Le Togo a annoncé début 2026 sa propre entrée dans ce dispositif.
Le Gabon, lui, n’a encore rien mis en place. Et au sein de la CEMAC, il est loin d’être le seul dans cette situation.
Un vide qui n’est pas une fatalité
Le gouvernement gabonais ne reste pas totalement inerte. Deux pistes sont évoquées : la rédaction d’un cahier des charges national encadrant l’activité des GAFAM sur le territoire, et l’organisation d’un forum national dédié aux réseaux sociaux.
Mais entre l’annonce et la mise en œuvre effective d’un dispositif fiscal opérationnel, la distance peut être longue. D’autant que l’obstacle principal n’est pas seulement politique : il est structurel.
Le mur juridique des multinationales sans frontières
Les GAFAM ont construit leur modèle précisément sur l’absence de présence physique contraignante dans les pays où ils opèrent. Sans siège local, sans établissement stable reconnu, les règles fiscales classiques ne s’appliquent tout simplement pas.
Des institutions comme l’UEMOA le répètent régulièrement : la réponse efficace ne peut être que collective. Un seul État négociant seul face à des géants pesant des milliers de milliards de dollars part avec un rapport de force défavorable. Or, au sein de la CEMAC, aucune initiative commune n’a jusqu’ici émergé sur cette question.
La souveraineté numérique, nouveau terrain de la souveraineté tout court
Derrière l’enjeu fiscal se profile une question plus profonde. Laisser des acteurs étrangers capter sans contrepartie la valeur générée par les usages numériques d’une population, c’est accepter une forme de dépendance économique durable.
Le Gabon dispose d’atouts : une population connectée, un marché publicitaire en croissance et une volonté politique désormais exprimée. Reste à transformer cette prise de conscience en textes contraignants, en coordination régionale et en recettes concrètes pour l’État.
Le train est parti depuis plusieurs années. Libreville peut encore le rattraper, à condition d’accélérer.




