Cour d’appel de Paris · 2 avril 2026 – Trente-six ans après qu’une bombe a déchiré un avion de ligne au-dessus du Sahara, les familles des victimes DC-10 d’UTA se sont retrouvées mercredi face à la cour d’appel de Paris — pour livrer leur témoignage le plus direct à ce jour contre l’ancien chef de l’État.
Une tragédie éclipsée par la politique
Le 19 septembre 1989, le vol UTA 772 explose en plein vol au-dessus du Niger, emportant les 170 personnes à bord, dont 54 ressortissants français. Le chef du renseignement militaire libyen Abdallah Senoussi a été condamné par contumace en 1999 pour avoir organisé l’attentat. C’est la levée de son mandat d’arrêt — présentée comme une contrepartie au financement libyen de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2007 — qui a conduit ces familles à se constituer parties civiles.
À l’issue du premier procès, en septembre dernier, le tribunal avait estimé que cette levée
de mandat faisait bien partie des contreparties accordées, condamnant Sarkozy pour association de malfaiteurs. Il fait désormais appel de ce jugement, aux côtés de coïnculpés dont l’ancien ministre de l’Intérieur Brice Hortefeux.
Des voix venues du désastre
Quatorze proches de victimes ont témoigné mercredi, plusieurs portant des vêtements ou des objets ayant appartenu aux disparus. Françoise Tenenbaum, dont le frère Jean-Pierre a péri dans l’explosion, a déclaré à la cour : « La perpétuité, c’est nous qui la subissons, la famille Klein et toutes les victimes de l’attentat. »
« Nicolas Sarkozy, à la sortie de son livre, nous a écrasés. Ses mots pleins de rancœur — jusqu’envers les juges — nous ont glacés. Certains en sont véritablement tombés malades. »
— Danièle Klein, partie civile, cour d’appel de Paris
Yohanna Brette, qui a perdu sa mère — hôtesse de l’air — et est devenue pupille de la Nation à sa mort, a dirigé sa colère contre les dénégations répétées des prévenus. « Chaque déni des faits est une gifle, chaque mensonge est une chute », a-t-elle lancé. « Quel niveau d’énergie et de colère devons-nous mettre pour que notre parole soit non seulement entendue, mais aussi respectée ? »
Elle a ensuite conclu par un geste de renoncement saisissant : « Je dépose aujourd’hui ma colère. Je n’en veux plus. Elle ne m’appartient pas. Je vous la laisse, messieurs. »
Justice contre ambitions personnelles
Maryvonne Raveneau, veuve du commandant de bord, a pris la parole d’une voix posée mais avec une précision frappante. Rappelant qu’elle avait voté pour Sarkozy en 2007, elle a répondu à une formule de son livre de mémoires dans lequel il compare la prison à un désert qui fortifie la vie intérieure : « Le désert, monsieur, le vrai, doit se respecter. Celui du Ténéré est sali par le sang. »
Elle a conclu : « Il n’y a rien de revanchard dans ma démarche, comme vous le laissez croire. Il y a juste le devoir de mémoire sacrifié sur l’autel des ambitions personnelles. »
La suite de la procédure
Seul Brice Hortefeux a souhaité réagir mercredi soir, réaffirmant que sa rencontre en 2005 avec Senoussi à Tripoli n’avait été ni souhaitée ni préméditée. Nicolas Sarkozy, lui, a choisi de garder le silence. À partir de mardi, l’ancien président sera soumis à trois jours d’interrogatoire — la phase la plus attendue d’un procès que nombre de ces familles espèrent depuis des décennies.
Plus tôt dans la journée, l’expert Patrick Haimzadeh, ancien diplomate français à Tripoli, avait retracé la trajectoire d’Abdallah Senoussi au sein du régime Kadhafi — un contexte que la défense a cherché à complexifier, prolongeant les débats avant que les familles des victimes DC-10 d’UTA puissent enfin prendre la parole.




