Ce mercredi 18 mars 2026, la Rédaction de Gabon Mail Infos a reçu en interview exclusive le Contrôleur général d’État Fidèle Ntsissi pour édifier les Gabonais sur le rôle de cette institution administrative indépendante.
I. Vocation et légitimité institutionnelle
Gabon Mail Infos : Monsieur le Contrôleur général, quelle nécessité historique et morale a présidé à la naissance du Contrôle Général d’État, et en quoi se distingue-t-il des organes de contrôle qui l’ont précédé ?
Fidèle Ntsissi : Vous voulez certainement parler de la légalité et des buts visés par la création du Contrôle Général d’État : autrement dit, du texte organique qui lui donne naissance et de ses missions. Le Contrôle Général d’État a été récemment créé par l’ordonnance n° 0001/PR/2023 du 29 septembre 2023, ratifiée par la loi n° 004/2023 du 31 janvier 2024.
Il est ce qu’on appelle une autorité administrative indépendante, en ce sens qu’il n’est pas soumis à l’autorité hiérarchique du gouvernement. Sa création découle de la volonté du président de la République, chef de l’État, de renforcer davantage les contrôles de l’administration par un organe externe aux services.
Ses missions sont définies à l’article 4 nouveau de la loi de ratification, qui dispose que « le Contrôle Général d’État a pour mission de contrôler, d’auditer, de conseiller et d’évaluer les services de l’État, des collectivités locales et des organismes bénéficiant des ressources publiques. » Ces missions sont plurisectorielles, regroupées sous trois pôles : les affaires administratives, les affaires financières et les affaires techniques. À la différence des entités qui l’ont précédé, le Contrôle Général d’État bénéficie de missions élargies et d’une autonomie réelle. Il se saisit d’office de toutes les affaires relevant de sa compétence.
Gabon Mail Infos : Le Contrôle Général d’État se veut gardien de la probité publique. Comment éviter que cette ambition ne demeure un idéal proclamé, et peut-on parler d’indépendance réelle lorsqu’une institution de contrôle demeure insérée dans l’écosystème administratif qu’elle surveille ?
Fidèle Ntsissi : Notre institution n’est pas le gardien de la probité dans l’administration — je dirai plutôt un outil pour une meilleure gouvernance, ce qui englobe la probité. Je voudrais préciser que, contrairement à ce qu’on pense généralement, les missions du Contrôle Général d’État ne se limitent pas à la lutte contre les actes criminels et délictueux commis par les agents. Son rôle est surtout de vérifier que les procédures de gestion des services sont bonnes et bien suivies. Sinon, il propose de les corriger, voire d’en proposer d’autres.
Le rôle de sanction des manquements incombe aux autorités administratives hiérarchiques et aux juges. L’indépendance du Contrôle Général d’État est consacrée par la loi, et par le fait que nous ne sommes pas soumis au pouvoir hiérarchique.
II. Effectivité de l’action et résultats attendus
Gabon Mail Infos : Plusieurs observateurs évoquent un décalage entre la promesse normative de votre institution et sa réalité fonctionnelle. Les contraintes budgétaires suffisent-elles à l’expliquer, ou faut-il admettre l’existence de résistances plus structurelles ? Et existe-t-il des dossiers emblématiques capables de démontrer concrètement votre utilité ?
Fidèle Ntsissi : Le Contrôle Général d’État est encore dans sa phase d’installation. Seuls six inspecteurs ont été nommés, dont un a été appelé entre-temps à d’autres fonctions. Les moyens financiers et matériels font défaut pour un démarrage optimal des activités. Cela étant, nous avons déjà lancé quelques missions, notamment dans les secteurs des travaux publics, de la santé, de l’emploi et de l’administration.
Plusieurs sujets nous tiennent à cœur, notamment la revue de l’exécution du budget, la gestion des personnels de l’État et l’évaluation des agents des collectivités locales. Le Contrôle Général d’État est nécessaire, ne serait-ce que parce que l’homme est faillible et que son activité commande un contrôle. C’est par la qualité de son travail que son utilité sera visible par tous.
III. Responsabilité politique et courage institutionnel
Gabon Mail Infos : Contrôler l’État par l’État lui-même suppose un courage rare. Avez-vous subi des pressions susceptibles d’altérer la sérénité de vos enquêtes ? Et où placez-vous la ligne entre loyauté institutionnelle et devoir de vérité envers la Nation ?
Fidèle Ntsissi : Contrôler l’État et ses démembrements n’est pas, comme vous dites, « un exercice d’équilibriste ». Les États sont bâtis de sorte que partout sont prévus des contrôles, au niveau politique, au niveau administratif, y compris dans la vie de tous les jours. Les contrôles peuvent être défaillants : dans ce cas, c’est le fait des hommes. Ne pas les appliquer alors que la loi les prévoit, ce serait une connivence.
Le Contrôle Général d’État est dans sa phase de mise en service et ne peut donc avoir subi des pressions. Quant à la ligne de démarcation entre le devoir de vérité et la loyauté, la question ne se pose pas en ces termes. Ne pas dire la vérité aux autorités est en soi un acte de déloyal. De même, le problème de la transparence de nos travaux ne se posera pas à notre niveau, puisque nous avons mandat de faire rapport au gouvernement, qui prendra les dispositions adéquates.
Gouvernance publique et éthique de l’état
Gabon Mail Infos : La crise de confiance entre gouvernants et gouvernés est-elle une crise de gestion ou de morale publique ? Et comment passer d’une logique punitive à une véritable culture de prévention, tout en garantissant la transparence des conclusions de vos travaux ?
Fidèle Ntsissi : La méfiance des gouvernés à l’égard de leurs gouvernants n’est pas spécifique au Gabon : partout dans le monde, on observe ce phénomène, pour des causes multiples. Les contrôles qui ont pour but d’améliorer le fonctionnement des services administratifs, et qui mettent à nu les manquements et leurs auteurs, peuvent apporter plus de crédit à l’action des pouvoirs publics.
S’agissant de la prévention, les lois, les textes réglementaires et les règles de procédures sont établis précisément pour prévenir d’éventuelles carences. Quant à la transparence, les rapports du Contrôle Général d’État seront adressés au gouvernement et aux chefs des services concernés, puis publiés sur notre site internet.
Vision, héritage et message
Gabon Mail Infos : Dans cinq ans, quels indicateurs permettront d’affirmer que votre mission a été accomplie ? Et que diriez-vous aux Gabonais qui attendent encore la preuve que la rigueur publique peut triompher de l’inertie administrative ?
Fidèle Ntsissi : Il n’est pas nécessaire d’attendre cinq ans pour juger le travail du Contrôle Général d’État. Chaque année sera établi, comme cela se fait dans d’autres structures, un rapport d’activités. Quant aux réformes, la décision de réformer incombe au gouvernement. Entre autres missions, le Contrôle Général d’État a un rôle de conseil ; à l’occasion, il pourra proposer des réformes au gouvernement.




